Yves Doaré, septembre 2026

Yves Doaré expose ses peintures récentes du 28 août au 30 septembre 2026.
Prolongée au 4 octobre 2026
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Ce peintre profondément réflexif, doté d’un parcours particulièrement riche, propose ici un texte sur les raisons qui l’ont amené à travailler ce qu’il appelle ses « processions », sorte d’agglutinements d’êtres et d’objets improbables, tous dotés d’objectifs mystérieux, mais potentiellement volcaniques.

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Naissance des « Processions », 2026

Le peintre est le spécialiste des « formes en formation » (1)1. Il laisse venir les formes. Elles arrivent de partout. La toile n’est pas blanche, elle est noire2 (2). L’artiste ne délire pas seulement avec papa-maman ou le cercle familial, il délire avec toutes les formes qui lui viennent. Mais qu’elles soient brutes ou issues de l’histoire de l’art, ces figures ne sont que des clichés qui demandent à se transformer et connaître une nouvelle naissance. C’est pour moi une première évidence.

Une autre évidence s’est imposée depuis peu. Il m’est apparu récemment comme une certitude que dans mes peintures, comme par le passé dans mes gravures, la récurrence des formes en tension ou des effigies serrées les unes contre les autres provenaient vraisemblablement d’une expérience que j’avais vécue il y a longtemps, lors de mes études en physiologie animale : la fascination de la constitution intérieure du vivant. En effet, sous la peau on découvre avec émerveillement un rangement saturé d’organes et de tissus. Cette organisation complexe où le vide n’existe pas est sans doute restée enfouie dans ma mémoire comme une caractéristique du vivant dont la peinture devait rendre compte. 

Longtemps j’ai voulu rester proche de l’héritage des grands maîtres, mais le sujet m’échappait, la peinture se « ruinait », voulant trop prendre en charge. Les seules figures viables qui, parfois, émergeaient du chaos étaient des corps ravagés et des bouilles loufoques ! Il fallait bien se rendre à une évidence : Il y a longtemps que le corps humain n’est plus une référence d’harmonie ou de mesure pour le peintre. Cet abandon, sans doute liée à la perte de l’image du divin, s’est confirmé à la suite des tragédies guerrières et génocidaires du XXe siècle et par l’inflation des images publicitaires qui exhibent le corps humain dans des postures alléchantes et vulgaires. 

J’ai vécu ce nécessaire retour au chaos en peinture comme pouvant engendrer de nouvelles « visions » : la conquête d’une autre scène pour de nouvelles métamorphoses et de nouvelles naissances. Pour ce qui est de la figure humaine, elle ne peut retrouver sa place sur ma toile qu’en devenant un simple accessoire, sans plus d’importance que les « objets picturaux » qui l’accompagnent.

Cette cohabitation de formes naissantes, je la décline depuis plusieurs années dans toutes ses variations. Et depuis quelques mois elle semble conserver un avenir grâce à un choix technique nouveau: la décision de privilégier les formats de toile en longueur qui obligent l’oeil à «lire» le tableau de gauche à droite. Ces nouvelles surfaces favorisent des compositions tragi-comiques que j’appelle « Processions »3 (3), un terme générique et provisoire pour désigner ce qui pourrait parfois évoquer avec une certaine actualité à la fois le défilé religieux du pardon breton, la marche des pélerins vers Saint-Jacques de Compostelle, la manifestation politique, la migration, ou encore le ballet des graphes sur les murs de nos villes.

Pour faire exister en peinture cette absurde mais insistante fresque narrative contemporaine tout en gardant à l’esprit le « rangement prodigieux » du vivant dont je parlais plus haut, il me fallait trouver une dynamique inédite, une chorégraphie qui anime jusqu’à la dinguerie cette farandole de formes picturales en gestation. C’est le résultat de cette recherche que j’ai exposé cette année, une première fois dans mon atelier à Quimper pendant le week-end du premier mai4 (4) autour des sculptures de Cédric Le Corf, puis à l’Espace de Poulguen au Guilvinec du 29 août au 30 septembre.

  1. Traduction du terme allemand Gestaltung. ↩︎
  2. Image empruntée à Gilles Deleuze ↩︎
  3. La première toile nommée Procession est un tryptique de130x342cm que j’ai peint en 2000. Le terme regroupe maintenant une série de Cages et une Projection peintes en 2026. ↩︎
  4. Avec l’aide de l’association C.A.C.T.U.S. ↩︎