
Autour de l’exposition de Dominique Potard
Ce que les chiffons racontent
L’œuvre de Dominique Potard s’insère clairement dans les axes de réflexion que cherche à explorer l’Espace de Poulguen dans ses expositions.
A commencer par la matière utilisée : le textile. Son travail s’inscrit dans l’ouverture de l’art contemporain à une multitude de matériaux, souvent humbles et inattendus, ouverture fertile comme en témoigne le travail de l’artiste et que l’espace voudrait documenter. Ensuite, par l’association de la nature à la transformation du matériau, et par la place qui, de ce fait, est donnée à l’aléatoire dans le processus de création.
En effet, pour la création de ses œuvres, l’artiste a choisi de coopérer avec le temps, – le temps qui s’écoule et le temps qu’il fait jour après jour. Sont convoquées le soleil, la pluie, le brouillard, le vent et le gel, les plantes, la terre, les poussières… Ce travail de la nature laisse une grande place à l’aléa, aux effets imprévus, aux surprises sur lesquelles le processus de création peut rebondir.
Au début, il y a des vêtements, parfois les siens propres, parfois ceux qu’on lui donne. Ce ne sont jamais des rebuts, mais souvent des vêtements de valeur, parfois matérielle, parfois affective, souvent les deux : une chemise à plastron, une robe de mariée de la grand’mère en parfait état, des tentures, des nappes ou des rideaux précieux, etc.
Ces textiles, Dominique Potard s’emploie ensuite à les transformer. Pour cela, elle les étend à l’extérieur, sur la terre ou le gazon, et les confie ainsi au travail des éléments de la nature et à la corrosion, laquelle pourra y laisser des traces – tâches, déchirures, décoloration, que l’artiste utilise ensuite au service de sa création.
Parfois, l’artiste se contente des effets de la lumière du soleil et de la lune sur les tissus pour créer des contrastes de clair/obscur, par des pliages savants permettant de varier le temps d’exposition. Parfois, elle recherche le délitement des vêtements exposés, jusqu’à ce qu’apparaisse leur structure sous-jacente, ou plutôt une structure faite de trous, de déchirures, de failles entrecoupées des fibres les plus résistantes, des coutures les plus solides.
Les textiles ainsi « travaillés » par le temps, souvent réduits en morceaux d’une extrême fragilité, sont ensuite cueillis, soigneusement lavés et soumis à un premier travail de transformation par l’artiste. Cela commence par un repassage soigneux, lequel, par la mise à plat des déchirures, des trous et des franges, fait apparaître une structure. L’artiste cherche à accuser cette structure en décousant systématiquement les coutures usées, créant de nouveaux abîmes, de nouvelles failles dans le tissu qui renforcent sa fragilité et peuvent évoquer des associations. Mais, comme explique l’artiste : « Parfois, un bout de tissus reste silencieux, et je le remets alors dans sa boite avec ses semblables, en attendant un moment plus propice ». Elle le rangera alors dans une des nombreuses boites en plastique dont on peut voir un petit échantillon dans l’exposition, et qui contiennent ce que l’artiste appelle « sa palette ». C’est dans cette « palette » que l’artiste trouve le matériau de ses créations.
Ou, deuxième cas de figure évoqué par l’artiste, un tissu ainsi déstructuré lui parle, lui suggère un début d’histoire qu’elle s’efforcera par la suite à rendre lisible et à incarner. Commence alors le processus de création pour mettre en scène le bout de tissu retenu, en créant un fond, en surajoutant d’autres tissus le plus souvent par la colle ou, plus récemment, par la couture, en suggérant un relief, pour construire un ensemble qui parle et raconte une histoire. Ce patient travail d’archéologie et de recomposition d’un « chiffon » est un processus d’anoblissement qui transforme ce simple « chiffon » en une relique savamment composée qui, comme toutes les reliques, parle, provoque des associations et renvoie à des histoires.
Pour Dominique Potard, les « chiffons » n’existent pas : il faut apprendre à les lire. Pour elle, ce sont des messagers d’un passé, des messagers de situations, des messagers d’émotions, des messagers de souffrances, mais surtout des témoins d’un temps qui passe.
Le Guilvinec, le 29 avril 2026 Erhard Friedberg
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