Dominique Potard, artiste textile

Dominique Potard, espace de Poulguen, 6 avril 2026 ©MHOF

Autour de l’exposition de Dominique Potard

Ce que les chiffons racontent

L’œuvre de Dominique Potard s’insère clairement dans les axes de réflexion que cherche à explorer l’Espace de Poulguen dans ses expositions.

A commencer par la matière utilisée : le textile. Son travail s’inscrit dans l’ouverture de l’art contemporain à une multitude de matériaux, souvent humbles et inattendus, ouverture fertile comme en témoigne le travail de l’artiste et que l’espace voudrait documenter. Ensuite, par l’association de la nature à la transformation du matériau, et par la place qui, de ce fait, est donnée à l’aléatoire dans le processus de création.

En effet, pour la création de ses œuvres, l’artiste a choisi de coopérer avec le temps, – le temps qui s’écoule et le temps qu’il fait jour après jour. Sont convoquées le soleil, la pluie, le brouillard, le vent et le gel, les plantes, la terre, les poussières… Ce travail de la nature laisse une grande place à l’aléa, aux effets imprévus, aux surprises sur lesquelles le processus de création peut rebondir.

Au début, il y a des vêtements, parfois les siens propres, parfois ceux qu’on lui donne. Ce ne sont jamais des rebuts, mais souvent des vêtements de valeur, parfois matérielle, parfois affective, souvent les deux : une chemise à plastron, une robe de mariée de la grand’mère en parfait état, des tentures, des nappes ou des rideaux précieux, etc.

Ces textiles, Dominique Potard s’emploie ensuite à les transformer. Pour cela, elle les étend à l’extérieur, sur la terre ou le gazon, et les confie ainsi au travail des éléments de la nature et à la corrosion, laquelle pourra y laisser des traces – tâches, déchirures, décoloration, que l’artiste utilise ensuite au service de sa création.

Parfois, l’artiste se contente des effets de la lumière du soleil et de la lune sur les tissus pour créer des contrastes de clair/obscur, par des pliages savants permettant de varier le temps d’exposition. Parfois, elle recherche le délitement des vêtements exposés, jusqu’à ce qu’apparaisse leur structure sous-jacente, ou plutôt une structure faite de trous, de déchirures, de failles entrecoupées des fibres les plus résistantes, des coutures les plus solides.

Les textiles ainsi « travaillés » par le temps, souvent réduits en morceaux d’une extrême fragilité, sont ensuite cueillis, soigneusement lavés et soumis à un premier travail de transformation par l’artiste. Cela commence par un repassage soigneux, lequel, par la mise à plat des déchirures, des trous et des franges, fait apparaître une structure. L’artiste cherche à accuser cette structure en décousant systématiquement les coutures usées, créant de nouveaux abîmes, de nouvelles failles dans le tissu qui renforcent sa fragilité et peuvent évoquer des associations. Mais, comme explique l’artiste : « Parfois, un bout de tissus reste silencieux, et je le remets alors dans sa boite avec ses semblables, en attendant un moment plus propice ». Elle le rangera alors dans une des nombreuses boites en plastique dont on peut voir un petit échantillon dans l’exposition, et qui contiennent ce que l’artiste appelle « sa palette ». C’est dans cette « palette » que l’artiste trouve le matériau de ses créations.

Ou, deuxième cas de figure évoqué par l’artiste, un tissu ainsi déstructuré lui parle, lui suggère un début d’histoire qu’elle s’efforcera par la suite à rendre lisible et à incarner. Commence alors le processus de création pour mettre en scène le bout de tissu retenu, en créant un fond, en surajoutant d’autres tissus le plus souvent par la colle ou, plus récemment, par la couture, en suggérant un relief, pour construire un ensemble qui parle et raconte une histoire. Ce patient travail d’archéologie et de recomposition d’un « chiffon » est un processus d’anoblissement qui transforme ce simple « chiffon » en une relique savamment composée qui, comme toutes les reliques, parle, provoque des associations et renvoie à des histoires.

Pour Dominique Potard, les « chiffons » n’existent pas : il faut apprendre à les lire. Pour elle, ce sont des messagers d’un passé, des messagers de situations, des messagers d’émotions, des messagers de souffrances, mais surtout des témoins d’un temps qui passe.

Le Guilvinec, le 29 avril 2026                                                  Erhard Friedberg


 

Manfred Schling : Œuvres de 1985 à 2024

Né en 1951, Manfred Schling a développé sa peinture en marge de l’explosion de la scène artistique ouest-berlinoise des années 1980 marquée par un style de peinture figuratif, expressionniste et hédoniste, connu sous le nom de Heftige Malerei (peinture violente) ou Neue Wilde (les Nouveaux Fauves).

Manfred Schling ne s’est pas reconnu dans cette nouvelle tendance laquelle affirmait son identité par l’usage de couleurs vives voire criardes, l’utilisation de formes humaines élémentaires et par une peinture gestuelle active soulignant l’importance du geste de l’artiste « peignant ». Comme il le dit lui-même en évoquant ses débuts : « L’action painting, avec ses explosions de couleurs, n‘a jamais été ma tasse de thé. J’ai toujours été plus intéressé par la nuance et l’accessoire. » (Schling 2021).

Tout en participant pleinement à une scène artistique berlinoise, il décidera de suivre une orientation attachée à l’absence de références extérieures, propre à la tradition du courant informel, tout en y apportant sa propre contribution qu’il explicite comme la poursuite et l’approfondissement d’un dialogue entre matérialité et transparence, entre structure et profondeur.

Manfred Schling, qui est aussi le parrain de la résidence de Poulguen, aura 75 ans l’année prochaine. C’est pourquoi, en anticipant d’autres événements, l’espace de Poulguen a décidé d’organiser une première rétrospective partielle de l’œuvre de l’artiste, en combinant quelques œuvres provenant de collections particulières avec un fond d’œuvres à la disposition de l’espace.

L’exposition « Manfred Schling – Œuvres de 1985 à 2024 » documente la période de maturité de l’artiste qui est marquée par l’abandon progressif de la technique de collage au profit d’un matiérisme de plus en plus affirmé qui deviendra petit à petit le moyen principal de structuration du tableau.

Au début, c’est par la technique du collage que l’artiste crée des points de force et d’orientation sur la surface de peinture sans forme, sans structure (comme l’illustre le travail sur papier de 1983 exposé en marge de l’évènement, ainsi que les tableaux reproduits dans le catalogue de la Karl Hofer Gesellschaft dont Manfred Schling était le boursier au début des années 1980).

Ce rôle de structuration des éléments collés est progressivement remplacé par toutes sortes d’interventions gestuelles – griffures, traces, traits de peinture – qui à leur tour obligent l’artiste à solidifier le fond de couleurs par un apport de matériaux comme la poudre de quartz ou de marbre (cf. la tableau N° 6 « Traces », 1985), et parfois le sable.

Progressivement, les comportements de ces matériaux au cours du processus de fabrication de l’œuvre apportent leurs propres éléments de structuration au tableau – craquelures, fissures, cassures, cratères –, lesquels prennent peu à peu la place des interventions gestuelles du peintre et dont l’émergence lui permettent d’entrer en dialogue avec l’œuvre en train de se créer, en interprétant le processus tout en essayant de l’orienter. De ce dialogue peuvent surgir des suggestions de formes dont l’artiste se saisit : apparaissent alors des objets (des pierres, des feuilles, des fruits, des colonnes, des maisons, des échelles ou d’autres formes encore). L’artiste explique qu’il s’agit là « de bifurcations passagères d’une ligne de fond qui doivent leur existence avant tout au plaisir de faire, au plaisir de suivre et de réaliser les suggestions émergeant du processus de fabrication. »

Comme le pressentait le philosophe et critique d’art Rolf Tiedemann dès 1984 : « Le langage et l’écriture des tableaux de Schling ne sont rien d’autre que ceux de leurs matériaux. En créant le tableau à partir d’eux, ce sont eux qu’on fait parler. Ces matériaux ne sont parlant que là où ils ne sont pas restés de simples matériaux, mais sont devenus tableaux. »L’œuvre de Manfred Schling échappe à tout regard superficiel ou pressé. Il demande du temps, le temps nécessaire d’une imprégnation à travers laquelle, en approfondissant sa conversation avec l’œuvre regardée, le spectateur en précise peu à peu sa compréhension toute personnelle. Et il lui laisse aussi la latitude d’y revenir, de le revisiter pour découvrir d’autres facettes, d’autres détails, d’autres interprétations, en fonction de son état d’esprit du moment. J’aime revenir aux tableaux de Manfred Schling.

Erhard Friedberg,                                                                 

Le Guilvinec, novembre 2025

Thierry Le Saëc

A propos de l’exposition « Espace Couleur« 

Thierry Le Saëc est un artiste multi-support, multi-technique et multi-format : Il passe avec une égale aisance de la peinture au dessin, à la gravure, sans oublier l’edition. Il travaille et retravaille avec autant d’acharnement les petits, les moyens et les grands formats. Toutes les matières peuvent trouver usage dans sa pratique artistique : l’acrylique, plus récemment l’huile, encres, crayon, cire, pastel gras, matières diverses (chiffons, bout de bois…) servant aux collages.

Il utilise tous les supports, souvent en les combinant : toiles, cartons, bois, papier sous toutes ses formes. Entre ces techniques d’expression, l’artiste ne fait pas de hiérarchie : pour lui, c’est la justesse du geste qui compte, et son adéquation à ce qu’il cherche à exprimer.

Dans le dessin et la gravure, le geste est minimaliste : il suggère plus qu’il ne montre, il produit des formes étranges d’autant plus mystérieuses que le trait est simple. L’utilisation de la couleur est parcimonieuse et subordonnée, faite pour enrichir, rehausser le dessin, non pour s’imposer. Un sentiment de calme et de sérénité émane de ces créations.

Dans la peinture le geste est déterminé et ferme, les couleurs franches et affirmées, comme pour assurer la supériorité de la surface sur ce qu’elle cache. Souvent, l’attrait vient de ce qu’on sent confusément qu’il y a plus à voir que ce qui se voit d’emblée. Alors, on scrute les bordures des toiles pour y découvrir la trace d’une autre couche, recouverte mais laissée visible par endroits, volontairement ou au hasard des coups de pinceaux. On examine le tableau, avec le vague pressentiment qu’il en cache un autre. L’usage parcimonieux de la technique du collage peut renforcer encore cette impression d’épaisseur sous une surface qui se donne à voir.

L’exposition que l’Espace Poulguen consacre aujourd’hui aux œuvres récentes de Thierry Le Saëc s’efforce à documenter la multiplicité et la variété des moyens et des techniques d’expression utilisés. De grandes toiles y côtoient une multiplicité de petits formats (dessins, gravures, toiles), illustrant la richesse et surtout la complémentarité des moyens d’expression choisis par l’artiste. On en sort convaincu : peu importe le support, peu importe la technique, c’est la justesse du geste, son adéquation à l’intention artistique qui compte.

Le Guilvinec, septembre 2025, Erhard Friedberg